Les achats des banques centrales devraient soutenir le cours de l’or

Selon Louise Street du World Gold Council, le métal précieux continuera de bénéficier de sa fonction de valeur refuge tout au long de 2026.

Depuis l’été dernier jusqu’au début de 2026, le cours de l’or s’est continuellement apprécié, frôlant les 5400 dollars l’once fin janvier. A compter de février, le prix du métal précieux a traversé une phase de volatilité plus marquée, connaissant même un net repli à moins de 4400 dollars l’once fin mars, avant de rebondir pour évoluer aux environs de 4600 dollars mardi. Comment expliquer que le cours de l’or, qui joue d’ordinaire un rôle de valeur refuge en temps de crise, s’est justement replié au moment où l’incertitude sur le plan géopolitique était particulièrement élevée en mars? Le point sur la situation avec Louise Street, analyste principale des marchés au World Gold Council (WGC), qui commente l’évolution des différentes composantes sur le marché de l’or à l’occasion de la publication du rapport Gold Demand Trends pour le premier trimestre 2026.

En observant les tendances concernant l’évolution de la demande d’or pour le premier trimestre 2026, on constate, d’une part, une hausse assez marquée de la catégorie appelée «total lingots et pièces» (+42% en glissement annuel) et, d’autre part, une forte baisse dans la catégorie «ETF et produits similaires» (-73% en glissement annuel). Comment analysez-vous cette divergence entre les deux catégories ?

Les entrées de capitaux dans les ETF sont assez intéressantes à observer. Si l’on examine la situation par région, on constate toujours qu’il y a une demande très forte et soutenue tant pour les fonds cotés en Asie que parmi les investisseurs asiatiques. Par exemple, les investisseurs japonais investissent principalement dans des fonds cotés aux États-Unis via des produits locaux. Ainsi, si l’on examine les flux provenant des investisseurs asiatiques en particulier, ils ont été soutenus tout au long du trimestre, et cela s’est également vérifié dans le secteur des lingots et des pièces. Et nous savons ce qui motive ces flux. Il y a évidemment eu des achats opportunistes liés à la hausse du prix de l’or, mais il s’agissait surtout d’une demande continue pour l’or en tant que valeur refuge dans un contexte de forte incertitude géopolitique.

«Dans une phase de turbulences extrêmes sur les marchés, l’or constitue une forme de liquidité facilement accessible pour les gens qui ont besoin d’argent, par exemple pour faire face à des appels de marge.»

A cela s’ajoute la persistance de craintes inflationnistes sur de nombreux marchés. Dans un pays comme la Chine, par exemple, il y a un manque d’autres investissements alternatifs locaux performants. L’or assure donc ce rôle pour les investisseurs chinois.

Il pourrait aussi y avoir, à la marge, une sorte de glissement des achats de bijoux qui sont davantage considérés comme des produits d’investissement. L’une des raisons étant que les bijoux ont tendance à présenter une motivation d’investissement assez forte sur les marchés asiatiques, car ils sont généralement à haut carat. Mais ils ont évidemment des marges plus élevées – et des primes plus élevées – que les produits d’investissement purs. Nous avons donc également constaté que ce glissement soutenait la demande pour les lingots et les pièces. Sur les marchés occidentaux, le même type de facteurs a stimulé l’investissement dans les lingots et les pièces.

Comment expliquer la baisse des volumes des ETF investis dans l’or ?

Si l’on examine les ETF et leur répartition au cours du trimestre, on constate d’abord des entrées de capitaux très importantes en janvier dans les fonds cotés sur les marchés occidentaux. Puis, il y a eu un net recul des prix en mars. Une explication possible est que les investisseurs ont peut-être utilisé leurs avoirs en or comme une source de liquidité lors de la vague de ventes généralisée sur les marchés en mars.

«La Pologne est un acheteur important d’or depuis plusieurs trimestres déjà.»

Les investisseurs ont donc vendu de l’or en mars afin d’obtenir les liquidités dont ils avaient besoin à ce moment-là ?

Nous avons déjà observé ce phénomène. Ce n’est pas un comportement inhabituel pour le cours de l’or en période de volatilité et de turbulences extrêmes sur les marchés: dans une telle phase, l’or constitue une forme de liquidité facilement accessible pour les gens qui ont besoin d’argent, par exemple pour faire face à des appels de marge ou pour investir des montants dans d’autres positions.

N’est-il pas paradoxal que certains investisseurs aient vendu leurs positions sur l’or précisément lorsque la phase de tension et d’incertitude géopolitique était la plus élevée en mars ?

Ce n’est pas si surprenant. Par exemple, si vos autres positions ont perdu de la valeur et que vous devez disposer de la marge nécessaire pour les soutenir, l’or peut être un moyen facile d’obtenir des liquidités. Il y avait aussi des positions sur l’or qui étaient peut-être un peu trop prononcées suite à la hausse des prix au cours des mois précédents. Nous avons donc peut-être assisté à la liquidation de certaines de ces positions.

Quels autres facteurs ont joué un rôle dans l’évolution du prix de l’or au cours du premier trimestre ?

Une attention croissante a été portée sur les taux d’intérêt, suite à un changement de perspective allant dans le sens que les taux resteraient plus élevés et plus longtemps en raison de l’impact inflationniste résultant du choc d’approvisionnement énergétique lié au conflit au Moyen-Orient. Traditionnellement, la relation entre les taux d’intérêt et l’or tend à être inverse. Nous pensons que les marchés semblent se concentrer un peu plus sur cet aspect pour le moment, ce qui ajoute à l’incertitude quant à l’évolution de la Fed.

Pour en revenir aux statistiques du premier trimestre 2026 et à l’évolution contrastée entre les lingots et les pièces (en hausse) d’une part, et les ETF et produits similaires (en baisse) d’autre part. Une autre explication possible ne serait-elle pas que les gens souhaitent davantage détenir de l’or sous forme physique, en déposant des lingots et des pièces dans un coffre-fort à la banque, plutôt que via des ETF ?

Cela a peut-être été le cas dans une certaine mesure. Toutefois, je ne pense pas que cela explique toute l’ampleur de la différence entre les deux catégories. Il y a toujours des investisseurs qui préfèrent détenir de l’or sous forme physique. Et il y a beaucoup d’investisseurs qui possèdent de l’or de ces deux manières: l’avantage des ETF est que l’on n’a pas à se soucier soi-même du stockage, tout en disposant d’actifs très liquides et facilement disponibles pour les transactions. Certains investisseurs veulent avoir de l’or physique, ce qui procure à certaines personnes une sorte de sécurité psychologique, due au fait de pouvoir littéralement l’avoir entre leurs mains. Il faut toutefois aussi tenir compte de la responsabilité et des coût liés à son stockage. Pour l’instant, nous ne savons pas s’il y a eu un transfert des avoirs en or détenus sous forme d’ETF vers de l’or physique.

«Toutes choses considérées, nous estimons que les risques penchent vers le haut si l’on tient compte de la situation politique et économique mondiale telle que nous la voyons en 2026.»

Lors de précédant rapports du World Gold Council sur les avoirs en or détenus par les banques centrales, il s’agissait le plus souvent des banques centrales de Russie, de Turquie ou de Chine. Au premier trimestre, c’est toutefois la Banque nationale de Pologne qui a le plus augmenté ses réserves d’or, avec 31 tonnes supplémentaires au cours de cette période. N’est-il pas un peu inhabituel qu’une banque centrale de taille moyenne comme celle de la Pologne ait soudainement acheté autant d’or ?

Non, la Pologne est en fait un acheteur important d’or depuis plusieurs trimestres déjà. Elle a d’ailleurs toujours été très ouverte quant à ses intentions et ses objectifs en matière d’or. Et bien sûr, à mesure que le prix de l’or augmente, cela accroît naturellement la part de l’or dans les réserves. Il faut aussi mentionner que la Pologne a toujours fait preuve d’une grande ouverture et d’une grande transparence concernant ses projets relatifs à ses avoirs placés en or et à son accumulation dans ses réserves, avec un objectif placé à 700 tonnes.

A titre de comparaison, la Chine n’a augmenté ses réserves d’or que de sept tonnes au premier trimestre. Cela signifie-t-il que la Chine dispose désormais d’une quantité d’or plus ou moins suffisante ?

Par le passé, la Chine a été un acheteur important. Dans l’ensemble, elle reste toujours un acheteur important. A cet égard, la Pologne fait quelque peu figure d’exception en tant que banque centrale qui fait preuve d’une telle transparence pour signaler ses intentions.

La plupart des autres banques centrales ne sont pas aussi transparentes. Nous ne pouvons donc pas nous prononcer sur la question de savoir si elles jugent leurs positions en or comme étant suffisantes ou sur ce qu’elles comptent faire.

Nous savons simplement que, au sein de la communauté mondiale des banques centrales, l’or remplit ces différentes fonctions – diversification, sécurité – et qu’il reste un actif très stratégique de ce point de vue.

Pour 2026, le World Gold Council a écrit au début du rapport que les facteurs géopolitiques devraient rester «au premier plan pour stimuler la demande d’or en 2026 et au-delà». L’incertitude géopolitique reste donc l’une des principales raisons de l’achat d’or à l’échelle mondiale ?

Oui, exactement. Le rôle de valeur refuge ainsi que celui de couverture contre le risque que joue l’or continueront d’être des facteurs clés pour la demande d’or. Et compte tenu de la persistance des surprises pouvant survenir sur divers fronts – qu’il s’agisse de nouveaux conflits, de différends commerciaux ou de questions géopolitiques – , la prime de risque reste élevée pour 2026 et devrait profiter à l’or.

Si l’on examine l’évolution des prix, pendant près de deux ans, la tendance allait presque toujours dans un seul sens. Les choses ont quelque peu changé au cours du premier trimestre. Faut-il s’attendre à davantage de volatilité concernant l’évolution du prix de l’or également au cours de ces prochains mois ?

Il y a eu une recrudescence de la volatilité. Et je pense que c’était probablement prévisible après une telle flambée des prix au second semestre 2025. Cela a certainement aussi contribué à la réaction qui s’en est suivie. Il est bien sûr difficile de prédire s’il y aura ou non davantage de volatilité à l’avenir. Mais, en tout état de cause, la demande de la part des banques centrales reste très forte. Les investissements et les achats des banques centrales devraient soutenir le cours de l’or.

«Les bijouteries en Asie affichent souvent le cours de l’or en temps réel. Chaque consommateur peut voir le prix en direct, calculé en fonction du poids de l’or.»

L’une des raisons qui explique que l’or a tendance à être moins volatil est qu’il fait l’objet de demandes très diverses. L’or n’est pas uniquement un produit d’investissement. Il est aussi détenu par les banques centrales. Il est également utilisé dans le secteur des technologies et il entre dans la composition des bijoux. Ainsi, ces différents éléments pour la demande d’or entrent en jeu à des moments différents. Si, par exemple, nous assistons à une correction ou à une stabilisation des cours de l’or à des niveaux plus bas, la demande devrait augmenter dans le secteur de la joaillerie, puis celle dans la fabrication de composants technologique devrait commencer à se redresser. Cela contribue à créer un seuil de demande subséquente pour l’or, qui alimente ensuite l’investissement.

Toutes choses considérées, nous estimons que les risques penchent vers le haut si l’on tient compte de la situation politique et économique mondiale telle que nous la voyons en 2026.

Pour l’instant, les marchés anticipent une résolution rapide du conflit au Moyen-Orient. Toutefois, si ce scénario ne se concrétisait pas – et si nous assistions à des répercussions économiques mondiales potentiellement plus longues et plus étendues –, cela aurait évidemment tendance à se répercuter sur la performance de l’or, compte tenu de son statut de valeur refuge.

En ce qui concerne le segment de la joaillerie, on a observé une baisse assez marquée, notamment en Inde (-19% en glissement annuel) et en Chine (-32% en glissement annuel) au premier trimestre. Cela signifie-t-il qu’à un certain moment, les acheteurs d’or font eux aussi preuve d’une certaine sensibilité aux prix ?

Les marchés asiatiques, en particulier, sont très sensibles aux prix en matière de demande de bijoux. Les consommateurs de ces marchés sont très attentifs aux prix. En général, les bijouteries en Asie affichent souvent le cours de l’or en temps réel. Chaque consommateur peut voir le prix en direct, calculé en fonction du poids de l’or. C’est pourquoi nous observons souvent une demande très réactive sur ces marchés, car cela a un impact immédiat sur le coût des bijoux qu’ils achètent.

Nous avons aussi constaté un glissement, notamment en Chine et en Inde, mais aussi sur d’autres marchés asiatiques, du rôle des bijoux vers l’investissement. Les bijoux sont désormais souvent considérés comme un substitut à l’investissement.

Il y a aussi eu une augmentation des échanges d’or dans les magasins. Ainsi, sur ces marchés, il est très courant et très habituel d’apporter un vieux bijou pour l’échanger contre un nouveau – ou de le donner en partie en échange d’un nouveau. Cela n’apparaît pas dans les chiffres, car il ne s’agit pas d’une augmentation nette de la demande, mais cela vient simplement renforcer l’idée que les bijoux en or constituent un élément très important de la vie des sociétés et des économies en Asie.

Source : allnews.ch

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